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ORIANE THOMASSON

  atlantis _

Atlantis est une série photographique de science-fiction, esquissant un univers dont l’homme semble avoir disparu, et dont l’existence ne se devine qu’à travers certains documents, témoins des œuvres qu’il a laissées derrière lui. Lorsqu’un indice dessine en creux sa présence, elle s’évanouit pour réapparaître, parfois sous la surface. Le visible et l’enfoui s’y côtoient, et la respiration y est intermittente. 

Le mythe de l’Atlantide est ainsi contenu dans une anticipation présente, où le passé est spéculé depuis un avenir dans lequel nous ne vivons pas encore. Dans cette fiction photographique du mythe de l’Atlantide, des documents côtoient des photographies que je réalise aussi bien au numérique, qu’à l’analogique, en noir et blanc et en couleur. Cette hybridation me permet de jouer sur la matière picturale, et ce qu’elle induit sur nos imaginaires, tant par son empreinte sensible, que par l’autorité qu’exerce sa valeur documentaire. C’est dans l’intervalle se nouant entre les images que peut se tisser un nouveau récit, qui reformule librement ce mythe, celui d’un paradis perdu.

L’enjeu de l’exposition “Atlantis” est d’explorer les fantasmes inhérents aux paradis perdus et aux catastrophes naturelles, à travers une fiction spéculative. Ainsi, dans cette série photographique, il s’agit pour moi de rejouer le statut des images, et les multiples potentialités narratives qui en découlent. Ces images, qu’elles soient photographies personnelles, documentaires, ou archives, voient leurs sens rejoués par de nouvelles associations. La science et l’archéologie sont ainsi traitées comme des pratiques fictionnelles, dont les contenus peuvent être reformulés par le prisme de l’imaginaire et du récit. Ma pratique vise par cette hybridation à produire des fictions, où imaginaire et science se côtoient sans s’exclure. La liberté associative permise par l’imaginaire tente de détourner la vision d’une nature idéalisée et fantasmée, telle que nous la concevons, et qui conduit au sentiment romantique d’une nature merveilleuse et intacte, qu’il faudrait préserver de toute altération. Cette vision de la nature et des liens qu’entretient l’homme avec elle est d’autant plus renforcée depuis que la perspective de sa disparition est devenue bien réelle.

En effet, ce que le temps fait disparaître, a toujours été source de fantasmes chez les hommes, qui, lorsqu’ils retrouvent des vestiges en fouillant le sol ou les fonds marins, spéculent sur les civilisations dont ils retrouvent les traces. Traces, qui se constitueront en d’autres traces par leurs archivages, leurs classifications, et les collections des musées qu’elles viennent nourrir, entretenant les fictions que produisent les institutions par leurs méthodes de production de savoir. Ce que le temps avait immergé est à nouveau émergé pour être exhibé et rassemblé dans des ensembles cohérents, qui nourrissent à la fois chercheurs et publics des musées. Une citation de Michel Foucault « Sur l’archéologie des sciences » extraite de « Dits et Ecrits » permet de saisir le rôle de l’archive dans le sens où celle-ci est exploitée dans le projet “Atlantis” 

« J’appellerai archives, non pas la totalité des textes qui ont été conservés par une civilisation, ni l’ensemble des traces qu’on a pu sauver de son désastre mais le jeu des règles qui déterminent dans une culture l’apparition et la disparition des énoncés, leur rémanence et leur effacement, leur existence paradoxale d’événements, et de choses. Analyser les faits de discours dans l’élément de l’archive, c’est les considérer non point comme document, mais comme monument ; c’est – en dehors de toute métaphore géologique, sans aucune assignation d’origine, sans le moindre geste de commencement d’une arché – faire ce qu’on pourrait appeler quelque chose comme une archéologie. »

L’archéologie sous-marine, la fossilisation et le monde des profondeurs, en opposition au monde de l’immergé et du visible produisent une dialectique qui me semble pertinente pour penser le mythe de l’Atlantide, et celui des paradis perdus. Ce sont ces connexions poétiques qui m’amènent à m’interroger sur le rôle de l’émergé et de l’immergé dans nos sociétés, ainsi que la nécessité de rendre visible ce qui était caché. Il s’agit dans projet photographique de s’interroger sur les traces que peuvent laisser une disparition, et la volonté d’exposer ce qui a été découvert. 

La production de savoirs sous la forme de collections (archéologiques, artistique ou naturelles) organisées selon des logiques de monstrations muséales, s’incarne effectivement à travers des discours, qui sont eux-mêmes des formes de narrations. C’est ce qui m’amène à interroger sous le même prisme de l’apparition/disparition, la place de l’objet, de son document et de l’archive dans notre culture occidentale, qui a pour soucis principal la préservation, et refuse la disparition. Serge Margel, dans « Les archives fantômes » souligne que les mécanismes, les diverses manières de composer graphiquement un document d’archive pour enregistrer un événement, consigner une parole et intégrer dans le flux de l’histoire un moment, une étape, “se constituent implicitement comme des opérateurs d’effacement, des dispositifs techniques qui contournent, détournent occultent et dissimulent ce qu’il y a d’absolument singulier dans tout événement”. Ainsi, tout document, photo, serait déjà en lui-même un cryptogramme qui efface sa propre genèse, sa trace brute pour la déplacer en outil de production sociale, d’information, de communication. »

Il s’agit de cette manière d’engager des réflexions autour des processus de monstration/ confiscation entre l’archive cachée, et l’objet montré, afin de réfléchir sur la dialectique, et les enjeux sémiologiques qui s’engagent dans le choix de montrer, documenter, dissimuler dans la culture et d’examiner les fictions qui s’en dégagent ; car le geste de déplacement qui fait de l’objet, une archive « contient implicitement, tout autant qu’il révèle, la mise en scène politique du grand partage des cultures, des espaces et des temps, de la mémoire et de l’histoire.”

Le mode de connaissance à travers l’imaginaire et la curiosité, dans une relation intime du spectateur aux œuvres mérite selon moi d’être approfondi. La résurgence dans l’art contemporain du cabinet de curiosités est un marqueur pertinent de nouvelles propositions de monstrations muséales. C’est ce mode de connaissance opérant en oblique qui a guidé l’installation de l’exposition “Atlantis”.

Atlantis de Oriane Thomasson est nominé au Prix Caisse d’Épargne 2021, et fait partie de l’exposition collective À bas Bruit – en marge des mondes connus.

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OÙ ?

le 109 – pôle de cultures contemporaines I nice _

89 route de turin – 06300 Nice

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QUAND ?

expo du 24.09 au 16.10 _

mer – sam I 14h – 19h

week-end d’ouverture du festival _

ven 24.09 I 18h – 21h
sam 25.09 I 14h – 21h
dim 26.09 I 14h – 21h

rencontre avec la photographe _

ven 24.09 I 18h – 20h
sam 25.09 I 18h – 20h

week-end de clôture du festival _

ven 15.10 I 14h – 21h
sam 16.10 I 14h – 21h

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+ D'INFOS

Oriane Thomasson est née en 1993 à Paris. Vit et travaille à Bruxelles.

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