Toutefois il s’agit bien d’une même recherche photographique, ancrée depuis presque dix ans, à l’aune d’une géographie, le littoral de la préfecture de Fukushima, et d’une date, celle de la triple catastrophe du 11 mars 2011. Dès les premières photographies prises dans ce contexte, Rebekka Deubner s’est ainsi attachée à y faire ressentir les réminiscences et les traces qu’un tel événement laisse dans un temps long, tant dans les corps que dans l’environnement. Elles sont le témoin de rencontres avec un littoral, et plus largement son écologie (au sens des interactions qui le constituent) : une mer bleue et ensoleillée photographiée lors d’un dernier voyage en 2025, des algues capturées la nuit en 2019, une falaise marine dont les creux servent d’abris à bateaux découverte en 2014. Des rencontres si clairement gravées, pour ce qu’elles ont d’intime et de collectif, alors qu’elles n’ont peut-être eu lieu qu’une seule fois, auxquelles s’ajoutent celles avec des habitant.es de la préfecture de Fukushima, aussi photographiées et enregistrées par l’artiste.
Qu’ils soient donc fragments de corps ou fragments de terre, tous ces visages sont ceux d’une même côte, dont la vie humaine et non-humaine s’est trouvée bouleversée. Dans chaque morceau de chevelures, d’oreilles ou de mains mouillées d’humidité ou de sueur appartenant à autant de destins entrecoupés, dans chaque détail d’algues laissées sur la plage par crainte de contamination, on peut lire l’histoire de cet environnement, et des liens qui l’unissent et nous y unissent.
En regard de l’installation photographique, les bribes d’une discussion avec Keiko, rencontrée à Fukushima, sont aussi diffusées dans l’exposition. La jeune femme y décrit l’avant et l’après catastrophe, « luttant mentalement » contre ce qu’elle définit comme deux réalités en elle, le souvenir d’ « une vie heureuse » avant 2011, et le présent d’ « une vie correcte » post-traumatique. À demi-mot, son récit révèle la manière dont la catastrophe est entrée dans son corps, mais aussi dans celui de sa communauté pour s’y nicher à différentes échelles : mentale, sociale et environnementale. On peut y voir une résonance avec ce que Félix Guattari formule dès 1989 dans ses Trois Écologies, à savoir la nécessité de penser dans nos sociétés capitalistes, la corrélation entre « trois registres écologiques, celui de l’environnement, celui des rapports sociaux et celui de la subjectivité humaine ». Par cette articulation, le philosophe y exprimait le fait que « les perturbations environnementales ne sont que la partie visible d’un mal plus profond et plus considérable, relatif aux façons de vivre et d’être en société sur la planète et qu’il convient de faire s’étayer ces différentes écologies pour recomposer des subjectivités individuelles et collectives ». Un enchevêtrement que la catastrophe de Fukushima n’a fait que re-dévoiler, tant à l’échelle de ses causes que de ses conséquences. Un enchevêtrement, aussi au cœur de cette série qui, par petite touche, et par des gestes précis (cadrer, fragmenter, découper, ré-agencer), montre comment la catastrophe a pu agir comme un révélateur sur des êtres, qui tentent de réapparaitre au monde, avec grâce et lucidité. Alors que tout s’effondre ; alors que tout continue.
Dans cette même tension, entre ce qui se détruit et se construit, Rebekka Deubner a également conçu pour l’exposition une structure en bois, faisant écho aux fondations des maisons emportées par le tsunami. Elle est à la fois un espace à parcourir (un obstacle à enjamber ou à contourner) et un lieu de rencontre, où s’asseoir et prendre le temps de consulter plusieurs éditions réalisées par l’artiste, offrant encore d’autres manières de raconter et de représenter cet avant et après catastrophe.
Il n’est ainsi pas si étonnant que cette année, une séquence de cinq photographies convoquant aussi un mouvement de va-et-vient, cette fois celui des vagues, soit venue rejoindre la série. Disposées à la verticale, elles forment une sorte de contrepoint aux photographies précédentes, qui sont elles déroulées à l’horizontale tels des rubans d’images (en bas celles de 2014, au centre celles de 2019).
Comme s’il fallait marquer une pause. Comme s’il fallait ouvrir le cadre et déplacer le regard vers l’horizon, pour mieux renouveler les points de vue sur cet environnement abîmé et sur ce que le temps travaille — au-delà de la surface étincelante d’un océan redevenu, pour un moment, tempête après tempête, plus calme.
Texte de Élodie Royer
Rebekka Deubner est une photographe-plasticienne née en 1989 en Allemagne. Elle vit et travaille en Île-de-France, alliant pratique personnelle, photographie de presse, commerciale et enseignement.
Après des études d’histoire de l’art et de photographie, elle expose son travail au BAL, à la Villa Noailles, lors de Paris Photo, à la MEP, la Fondation A Stichting et lors de la triennale Arts&Industrie Chaleur humaine à Dunkerque. En 2026 elle exposera sa série « la terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes) » aux Rencontres d’Arles. En 2022 elle reçoit le soutien du CNAP pour mener un travail autour de la contraception masculine et fait partie des coups de coeur du prix du BAL et de l’ADAGP avec son projet mené dans la préfecture de Fukushima autour de la triple catastrophe de mars 2011.
En 2024 elle est accompagnée par le programme Frutescens et FUTURES avec le Centre photographique Rouen Normandie. En 2025 elle reçoit la Bourse de l’Institut pour la Photographie de Lille pour soutenir l’élaboration de «la terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes)» portant sur la question de l’eau et des tensions qui y sont liées dans les Deux-Sèvres. «strip», interrogeant la mémoire filiale par le vêtement et le corps intègre en 2025 la collection du FRAC Normandie.
En 2019, Rebekka Deubner créé la maison d’édition le rayon vert . éditions, conçue comme une plateforme éditoriale pour la jeune photographie indépendante et un espace de rencontre avec d’autres médiums. Ses travaux voient souvent le jour sous forme de livres, auto-édités ou réalisés en collaboration avec des éditeurs comme Rotolux Press, September Books, Art Paper Editions ou Sasori Books.
La photographie forme le cœur de sa pratique, s’agrégeant avec du son, de la vidéo, du texte et des objets afin de déployer des espaces engageants et sensibles.
19.09 > 10.10
mer – dim : 12h – 18h
+ nocturnes les samedis jusqu’à 22h
Vernissage
sam 19.09 > 13h – 22h
Bus : lignes 7, 8, 14, 19, 88
Tramway : arrêt Vauban
Train : gare de Riquier
+ 2 stations vélo-bleu sur la route de Turin et le boulevard Vérany