Pour une économie armementiste, la guerre parfaite est celle qui ne s’achève jamais. La paix et la stabilité ne sont pas des objectifs, mais des menaces.
Depuis 2015, l’Europe affronte deux crises liées : le déplacement massif de populations fuyant les guerres et la militarisation accélérée de ses frontières. Au cœur de ces dynamiques se trouve l’industrie européenne de l’armement, présente des champs de bataille du Yémen, de Gaza et de la Libye jusqu’aux postes de commandement de Frontex et aux grillages de Melilla, de la Grèce et de Calais.
Selon le SIPRI, les États membres de l’Union européenne ont représenté plus de 26 % des exportations mondiales d’armes entre 2015 et 2022, fournissant technologies, renseignements, avions, missiles, systèmes de surveillance, chars, munitions, la liste est longue, à des pays impliqués, entre autres, dans les conflits du Yémen, de la Syrie, de l’Irak, de l’Afghanistan, de Gaza, de la Libye et bien d’autres à travers le monde. Ces transferts ne sont pas abstraits : des armes européennes ont été utilisées par la coalition saoudienne au Yémen, que le Conseil des droits de l’homme de l’ONU qualifie de “violations généralisées et systématiques du droit international humanitaire” (UNHRC, 2020).
Plus récemment, le génocide en cours à Gaza illustre l’absence de boussole morale de ce secteur. Même lorsque des réglementations existent, ces entreprises trouvent des failles et poursuivent un “business as usual” indifférent au coût humain.
Dans le même temps, ces acteurs profitent des politiques migratoires sécuritaires de l’UE. Selon le Transnational Institute (TNI), Airbus, Leonardo, Thales, Indra et BAE Systems dominent le marché européen de la sécurité frontalière (Akkerman, 2022). Le budget de Frontex est passé de 6,3 millions d’euros en 2005 à plus de 750 millions en 2022, avec une projection de 1,2 milliard d’ici 2027.
Cette croissance reflète une stratégie : faire de la migration une menace, grâce à un lobbying actif qui impose des solutions technologiques de contrôle et de répression à une crise profondément humaine.
Ce que le TNI décrit comme un “cycle auto‑entretenu de crise et de sécurisation” : les armes européennes alimentent les guerres, provoquent l’exil, puis ces migrations sont présentées comme une “menace” justifiant une guerre européenne non déclarée — menée au sein même de ses frontières et au bénéfice des marchands d’armes.
Depuis 2014, plus de 63 000 personnes sont mortes ou ont disparu en tentant de rejoindre l’Europe par la Méditerranée, selon le Missing Migrants Project de l’OIM. Ces chiffres rappellent que la soi‑disant “crise migratoire” est avant tout une crise humaine et la manifestation d’une profonde crise morale européenne, incapable d’appliquer aux personnes non‑européennes les droits qu’elle proclame.
Cette situation réactive un passé colonial où l’Europe s’arrogeait le droit de hiérarchiser les vies et d’exploiter les peuples. Comme l’écrit Achille Mbembe, “les frontières européennes réactivent le bruit du colonial”. Ces logiques persistent dans un capitalisme mondialisé qui externalise les frontières, pactise avec des régimes autoritaires et criminalise les mobilités “des autres”.
Derrière le récit d’une “crise migratoire”, c’est, comme le souligne Étienne Balibar, “l’Europe des frontières” qui se révèle : une Europe plus soucieuse de se protéger que d’incarner les valeurs qu’elle proclame.
Cette recherche artistique n’aurait pu être menée à bien sans l’apport des rapports produits par des organisations non gouvernementales, des chercheurs, des institutions publiques et des activistes qui, souvent au prix de conditions adverses, s’efforcent de mettre en lumière les dimensions systémiques de cette crise humaine. Qu’ils soient ici remerciés pour la qualité de leurs travaux, qui ont constitué non seulement une source d’information indispensable, mais également un cadre de réflexion et une inspiration majeure dans le développement de cette démarche artistique et photographique.
J’exprime également ma profonde gratitude au Centre national des arts plastiques (CNAP) pour son soutien à ce projet, soulignant ainsi l’importance cruciale du rôle du secteur public dans l’accompagnement de la création et la défense de la liberté d’expression artistique.
Mathieu Asselin (FR/VEN) vit à Arles, France. Il a commencé sa carrière en travaillant sur des productions cinématographiques à Caracas, au Venezuela, mais a façonné sa pratique de la photographie aux États-Unis. Il a obtenu son Master de l’École Nationale Supérieure de la Photographie (ENSP, Arles) en 2017. Son travail consiste principalement en des projets documentaires d’investigation à long terme, comme son dernier livre ‘Monsanto : Une Enquête Photographique’, qui a reçu une reconnaissance internationale, remportant le Prix Dummy du Festival FotoBook de Kassel en 2016, le Prix du Premier Livre de la Fondation Aperture en 2017, et a été présélectionné pour le Prix de la Fondation de Photographie Deutsche Börse en 2018, Les Rencontres d’Arles en France, la Photographer’s Gallery à Londres, le Fotomuseum Anvers en Belgique, le Parlement européen à Strasbourg et la Fondation Hasselblad à Göteborg font partie des lieux récents où son travail a été exposé. Depuis 2018, il est membre du comité de rédaction chez Disclose, la première ONG dédiée au journalisme d’investigation en France. Actuellement, il est professeur à la Royal Academy of Fine Arts KASK, Gand, Belgique, et co-fondateur de double-dummy studio, une plateforme qui crée un espace pour produire et présenter des réflexions critiques sur la photographie documentaire.
20.09 > 11.10
mer – sam : 11h – 18h
+ dim 28.09 & 5.10 : 11h – 18h
Vernissage
sam 20.09 > 14h – 21h
Bus : lignes 7, 8, 14, 19, 88
Tramway : arrêt Vauban
Train : gare de Riquier
+ 2 stations vélo-bleu sur la route de Turin et le boulevard Vérany